Alexandre Louis et Jean Galié Rébellion, l’Alternative Socialiste Révolutionnaire
Européenne
Georges Feltin-Tracol
Europe Maxima (juillet 2009)
« Comme une rébellion qui s’annonce »
En cette fin de décennie 2000, la réflexion non-conformiste, radicale et réfractaire
virerait-elle à gauche ? La victoire de Sarkozy en France, la crise financière mondiale,
les années Bush ont-elles favorisé la redécouverte des penseurs du socialisme européen
? Oui, si on suit Rébellion, un essai publié par les sympathiques Éditions Alexipharmaque.
Le
titre n’est pas anodin. Depuis 2003 sort tous les deux mois une revue éponyme, sobre
et dense, d’esprit révolutionnaire dont le siège se trouve à Toulouse, ville connue
pour sa nature contestataire. Ce recueil de textes s’assigne la mission de diffuser
le plus largement possible les principes anti-capitalistes de l’équipe.
Bénéficiant
d’une chaleureuse préface d’Alain de Benoist qui replace le cheminement intellectuel
de la revue dans la tradition réfractaire française, Rébellion réhabilite les concepts
de socialisme, d’anti-libéralisme radical, de lutte des classes, de défense du peuple,
dans une vue grande-européenne. En effet, ses rédacteurs se revendiquent du principe
de subsidiarité, proposent une Europe solidaire, écologique, fédérale, « à vocation
impériale », et vomissent a contrario la pesante et impuissante Union européenne
technocratique, atlantiste et ultra-libérale.
On aura compris que leur radicalité
est totale. La présente époque, toute orientée vers le matérialisme et la quête effrénée
du pognon, les exaspère. Contre cette horreur moderne, Rébellion veut changer la
société et de société. Loin de singer le gauchisme parasitaire du Facteur, des pseudo-«
anar » et des décroissants verdâtres du dimanche, les sempiternels valets du Système,
les auteurs œuvrent et préparent dans les têtes d’abord une inévitable révolution.
C’est dans cette perspective que la rédaction a d’abord suscité la formation de Cercles
Rébellion avant de constituer une Organisation socialiste révolutionnaire européenne
(O.S.R.E.). Cependant, n’est-il pas vain de constituer une organisation politique
alors que triomphe l’hyper-individualisme et que s’évapore la Forme-Parti ? L’investissement
se veut aussi sectoriel. Aucun champ social (urbanisme, syndicats, éducation, économie)
n’est délaissé !
Il s’échafaude ainsi les prochaines tempêtes qui renverseront
le Système actuel…
Qu’on ne s’étonne par conséquent de leurs vastes références culturelles
: Karl Marx bien sûr, mais aussi Pierre-Joseph Proudhon. Les auteurs prennent le
meilleur des deux et jugent que « la pensée de Proudhon et celle de Marx, au lieu
de s’exclure, se complètent et se corrigent mutuellement », ce qui ne peut pas être
la moindre des choses de la part du théoricien du mutualisme. Mieux, ils estiment
que « l’œuvre de Karl Marx s’imposera naturellement en fournissant des outils d’analyses
théoriques en phase avec l’évolution du monde ouvrier. Elle sera certes à l’origine
d’interprétations arides et de froides dérives, mais elle conserve jusqu’à nos jours
sa pertinence et son utilité dans l’élaboration d’une nouvelle pensée rebelle. Pensée
anti-totalitaire et anti-réformiste, qui se nourrira également de l’élan du Socialisme
français et du fédéralisme européen ». Pourquoi alors l’auteur du Capital n’est-il
pas présent dans la rubrique « Nos figures » de l’ouvrage ? Il aurait très bien pu
y figurer à côté de Proudhon, des Communards de 1871, de Jack London, de Georges
Orwell, des enfants Scholl de La Rose Blanche anti-nazie, du socialiste indépendantiste
irlandais James Connoly ou des fondateurs du « national-communisme » allemand, Heinrich
Laufenberg et Fritz Wolffheim. Regrettons aussi l’absence de ce grand socialiste
européen fort attaché à la vie des peuples qu’était Jean Mabire (il serait profitable
que les auteurs lisent ses articles politiques en faveur d’une vision certaine du
socialisme enraciné).
Avec les grands ancêtres du socialisme déjà cités, Rébellion
intègre dans sa réflexion d’autres penseurs de l’ultra-gauche : le conseillisme de
Pannekoek, les travaux bordiguistes, Debord et les situationnistes, Claude Lefort
et Cornélius Castoriadis du temps de Socialisme ou Barbarie… Ne soyons pas en outre
surpris de lire ici ou là une citation de Julius Evola ou de Carl Schmitt.
Par cette
brève énumération, Rébellion n’hésite pas à franchir les limites de la convenance
politique et à se proclamer national-bolchevik sans s’attarder vraiment sur cette
autre personnalité attachante que fut Ernst Niekisch. Est-il néanmoins possible de
concilier le national-bolchévisme et l’idée fédérale continentale ? Alain de Benoist
y répond par la négative : « On ne peut à la fois rejeter le “ nationalisme centralisateur
” et se réclamer d’un “ État de type fédéraliste ”, tout en adhérant à un national-bolchevisme
dont l’esprit révolutionnaire se fondait sur un centralisme jacobin exacerbé. » Conscients
de cette contradiction, les rédacteurs paraissent aujourd’hui abandonner cette étiquette
pour se dire « communistes nationaux ». Ils considèrent que « le cadre de la nation
n’est pas neutre, il peut servir à l’élaboration de formes d’existence sociale différentes
de celles vécues
jusqu’à maintenant ». De ce fait, ne s’inscrivent-ils pas dans cette
Modernité finissante, d’autant que Rébellion conçoit la lutte des classes comme le
point central d’interprétation du monde actuel ? Est-ce vraiment sensé ? L’acceptation
du fait national n’invalide-t-elle pas, par son existence même, le concept de lutte
des classes au profit d’une atténuation, voire d’une sublimation, des antagonismes
de classes ?
Il est incontestable qu’un conflit mortel oppose actuellement l’hyper-classe
ou les oligarchies transnationales mondialistes - dont Jacques Attali en est le symbole
le plus évident - aux peuples du monde entier dont certains sont déjà en première
ligne avec Hugo Chavez, Mahmoud Ahmadinejad, Evo Moralès, Alexandre Loukachenko ou
Hassan Nasrallah. Doit-on pour autant transposer dans la nation l’affrontement entre
possédants et salariés alors que se maintiennent péniblement les petits patrons eux-mêmes
victimes de la mondialisation ? Et puis, quitte à passer pour provocateur, existe-t-il
encore des peuples ou bien n’assistons-nous pas aux débuts de la « multitude » ?
Dubitatifs, les auteurs eux-mêmes s’interrogent. « Le peuple est largement manipulé
par des “ faiseurs d’opinion ” à la solde de l’oligarchie. La “ démocratie ” n’est
plus qu’un paravent politiquement correct pour faire accepter ce que les puissants
ont décidé d’imposer aux peuples. » Pis, la société occidentale des droits de l’homme
renforce le contrôle social et conditionne les esprits. Informations biaisées, surveillance
généralisée des ordinateurs, inculture de masse accélérée, célébration de la consommation
et du paraître aux dépens de l’épargne et de la citoyenneté, bref, « là où les nazis
et les staliniens ont mis en place le camp de concentration et le goulag, la société
de consommation a créé le supermarché ». La notion de peuple est en train de disparaître,
mais Rébellion s’attache à la sauvegarder et à la ragaillardir. Dans ces conditions,
la lutte des classes n’est-elle pas incongrue ? La priorité n’est-elle pas à la concorde
nationale face à l’ennemi globalitaire ?
C’est dans cette vision d’unité populaire
que nous invitons les auteurs de Rébellion à examiner ces cas de communisme national
(voire nationaliste) que sont la Chine de Mao, la Yougoslavie de Tito (qui était
fédérale et autogestionnaire !), l’Albanie d’Enver Hodja et la Corée du Nord de la
famille Kim. Rappelons-leur que les cinq étoiles du drapeau de la Chine populaire
évoque un consensus « inter-classe » entre la grande étoile incarnant le Parti et
les quatre petites (les ouvriers, les paysans, les petits bourgeois - en clair, les
classes moyennes - et les capitalistes patriotes).
Nonobstant ces quelques critiques,
il est important de lire cet essai. Certains textes sont excellents comme ceux consacrés
au philosophe, poète et dramaturge roumain Lucian Blaga ou l’extraordinaire « Aperçu
sur l’ordre politique dans la philosophie européenne ».
Considérer l’ouvrage comme
une émanation gauchiste serait au final une ineptie ou la preuve flagrante d’une
très grande paresse intellectuelle, d’autant que les auteurs réfutent ce sordide
clivage politico-électoral stérile. Rébellion a le mérite de redonner au socialisme
son acception originelle. Dans un livre passé bien trop inaperçu, Naissance de la
gauche (Michalon, 1998), Marc Crapez démontre qu’à la fin du XIXe siècle, les courants
socialistes français ne se trouvaient pas encore à gauche (il faudra attendre les
retombées de l’affaire Dreyfus et l’influence de Jean Jaurès pour positionner le
socialisme à gauche de l’éventail politique) et s’acquoquinaient avec le nationalisme,
« ce nationalisme de 1900, déjà d’extrême droite, note Crapez, et encore d’extrême
gauche, reste fondamentalement égalitaire ».
Mieux que Luc Michel et le Parti communautaire
national-européen, qu’Alain Soral et Égalité & Réconciliation, qu’Emmanuel Todd et
son républicanisme nationiste, Rébellion serait le digne héritier des socialistes
patriotes français. Il faut s’en réjouir. Pourtant, à la réhabilitation du socialisme,
terme historiquement connoté et lourdement chargé, ne devrait-on pas plutôt repenser
le solidarisme ?
Alexandre Louis et Jean Galié Rébellion, l’Alternative Socialiste Révolutionnaire
Européenne
F.B
Le Choc du mois (août 2009)
« La rébellion n'est pas toujours une marque de chaussure »
Quand Emst Jùnger écrivit son Traité du rebelle en 1951, il ne pouvait certes pas
imaginer que la rébellion deviendrait ce produit de consommation courante diffusé
partout et en tous lieux : la « rebel attitude », qui a colonisé la planète Jeune,
de James Dean à Kurt Cobain, de MTV à Jackass. Mais voilà, il y a de temps à autre
une exception. La revue Rébellion, née à Toulouse en 2003, en est une. Elle rappelle
les Cahiers du Cercle Proudhon, qui cherchaient dans les années 1910 à réunir le
syndicalisme révolutionnaire et les idées d'Action française. Un successeur de Georges
Valois en sortira peut-être. Il y a là du talent, de l'originalité... et quelques
illusions révolutionnaires, que le temps se chargera de dissiper - ou de conforter.
Qui sait ?
Elle vient de réunir en volume un florilège d'éditos et d'articles de fond, le tout
agrémenté d'une longue préface d'Alain de Benoisî, qui, à elle seule, vaut le défour,
Mais on ne perdra rien à lire l'ensemble, en particulier les portraits de Proudhon,
Jack London, Orwell, James Connolly. Les auteurs sont les petits frères d'Edward
Limonov et des nationaux- communistes allemands des années vingt. Des SRE, des socialistes
révolutionnaires européens. Pourquoi pas ! On leur souhaite quand même bien du plaisir
pour parvenir à réunir ces trois choses qui, prises isolément, n'ont jamais vraiment
fonctionné : le socialisme, la révolution et l'Europe. Quant à nous, on n'est pas
sûr qu'il faille passer par là pour surmonter ce « désastre que représente la domination
du capital ». Pour cela, il faudrait d'ailleurs bien plus qu'une révolution - un
véritable big-bang politique. Peut-être viendra-t-il un jour. En attendant, on pourra
lire Rébellion. Si le remède n'est pas toujours juste, le diagnostic l'est à tous
les coups.
Alexandre Louis et Jean Galié Rébellion, l’Alternative Socialiste Révolutionnaire
Européenne
Lechoixdeslibraires.com
Entretien avec Jean Galié (01/09/09)
1/ Qui êtes-vous ?
Qui suis-je ? J’accorde assez peu d’importance à l’exposé public de ma biographie
mais si cela pouvait susciter l’intérêt du lecteur pour l’ouvrage composé avec mon
jeune ami Louis Alexandre, je dirais que je suis un lecteur de Marx depuis quatre
décennies alors que se consolidait mon éveil intellectuel d’adolescent. J’ai acquis
une formation philosophique jusqu’à la rédaction d’une thèse de doctorat et me suis
beaucoup intéressé à toute la tradition marxiste, en particulier dans ses marges
non « orthodoxes » comme le communisme conseilliste germano-hollandais ou la gauche
communiste bordiguiste italienne du 20° siècle. J’ai également travaillé sur l’Ecole
de Francfort et je reprends actuellement la lecture de Lukacs que je considère comme
étant un immense philosophe.
Néanmoins, je ne me suis pas laissé enfermer dans une dichotomie politique droite/gauche
que je n’ai jamais pu prendre réellement au sérieux, ce qui m’a poussé à rencontrer
parfois des hommes venus d’horizons politiques parfois opposés les uns aux autres.
Je me suis aperçu, alors, que certains en arrivent également à se désintéresser des
clivages idéologiques obsolètes encombrant toute réflexion authentique et approfondie.
Enfin, il me paraît important de dire que l’interrogation métaphysique a mûri lentement
au cours de ma vie et qu’une réflexion sur l’être social ne saurait prétendre l’occulter.
De ce point de vue, des auteurs comme René Guénon, Raymond Abellio ou Henry Corbin
pour l’ésotérisme islamique m’ont transformé intérieurement. Sous ce rapport, mon
angle de vision de la politique en porte implicitement la marque.
Je n’aime pas le terme d’intellectuel pour parler de moi, je suis attaché (par mes
origines familiales) à la praxis des prolétaires conscients comme on peut le dire
en termes marxistes. Mais, par ailleurs, ce qui m’importe est la vie théorétique
comme la définissait Aristote.
2/ Quel est le thème central de votre livre ?
En premier lieu, précisons que le livre dont nous parlons donne un compendium de
textes parus depuis six ans dans la revue « Rébellion » sise à Toulouse et qui ont
été parfois retravaillés, corrigés et auxquels ont été adjoints des inédits. Nous
ne signons pas la plupart du temps nos articles, car pour un grand nombre d’entre
eux, ils ont été écrits à plusieurs. De surcroît, nous insistons sur l’aspect communautaire
de notre entreprise aux antipodes de la conception individualiste libérale/libertaire
régnante. Le thème central de tous nos textes - l’axe autour duquel gravite notre
réflexion - est la réappropriation et le développement d’une pensée socialiste révolutionnaire
en rupture avec le devenir-monde du capital et son exécrable domination de la loi
de la valeur sur toute expérience humaine. Nous dénonçons le fait qu’il ne subsiste
plus d’autre communauté que celle du capital qui éradique les diverses identités
culturelles en soumettant le rapport social à l’économie. Tous les problèmes gigantesques
se posant actuellement à l’humanité (du moins ceux qui relèvent strictement de la
politique) découlent de cela à notre avis.
3/ Si vous deviez mettre en avant une phrase de votre livre, laquelle choisiriez-vous
?
Une phrase pouvant donner l’idée de notre recherche critique ? Lorsque nous définissons
le Communisme, p. 183 : « C’est une philosophie de l’individu pratique, vivant, agissant,
tissant des liens sociaux et qui est en rupture avec la métaphysique de la subjectivité
débouchant sur l’atomisme social et « l’arraisonnement du monde » dont la figure
parachevée est celle du capital… ».
4/ Si votre livre était une musique, quelle serait-elle ?
Notre livre est-il musical ? Est-il suffisamment nietzschéen pour cela ? Ne tentons
pas de syncrétisme en ce domaine mais nous pouvons penser au Chant des Canuts lyonnais
du 19° siècle, à la musique sidérante de Joy Division et aux abîmes d’une symphonie
de Chostakovitch.
5 / Qu'aimeriez-vous partager avec vos lecteurs en priorité ?
Je désirerais partager avec mes lecteurs, non pas une rébellion de convention mais
le sentiment d’une force intérieure donnant le courage de tourner le dos à la sinistre
comédie mise en scène par la classe dominante, couverte de masques multiples. Ne
vous laissez pas déposséder de vous-mêmes par une aliénante socialisation. La personne
humaine n’est pas soluble dans la collectivité ou dans l’espèce mais – le paradoxe
n’est qu’apparent - l’individualité véritable n’est pas étrangère à une pratique
communautaire ; le capitalisme n’est pas l’horizon ultime des hommes.
Je ressens personnellement une grande « distance » envers la banalité du monde contemporain
et malgré tout, une forte préoccupation envers la souffrance sociale que celui-ci
engendre. Il me paraît raisonnable de penser que l’idée d’une réduction de cette
dernière peut être partagée et mise en pratique. Le reste ne relève guère de la politique
et ce « reste » constitue également un vaste champ d’interrogation.
Alexandre Louis et Jean Galié Rébellion, l’Alternative Socialiste Révolutionnaire
Européenne
Louis Dalmas
B.I. (N°146 septembre 2009)
Le bimestriel "Rébellion" est une publication particulièrement intéressante, et
nous avons souvent cité ses contributions précieuses à un sérieux débat d'idées.
L'ouvrage qui paraît sous le même titre rassemble un certain nombre de textes, publiés
par la revue ou inédits, qui actualisent avec érudition et pertinence la tradition
du socialisme révolutionnaire français. Le travail est introduit par une remarquable
préface d'Alain de Benoist. Cet auteur, catalogué à droite, est l'illustration vivante
de la stupidité des étiquettes car, en lisant sans préjugés son avant-propos, on
trouve des analyses historiques, économiques et politiques qui feraient honneur
à la gauche, si celle-ci savait encore penser. Benoist décrit comment la bourgeoisie
a imprégné de ses principes d'individualisme, d'utilité et d'intérêt l'évolution
d'un capitalisme toujours plus prédateur et axé sur le profit. "L'enfermement consommatoire
dans la société spectaculaire" a créé "un homme unidimensionnel, sans vie intérieure
ni imaginaire autre que celle de la marchandise, un homme sans qualités, au corps
machinique à l'esprit formaté, conditionné, aspirant au « bonheur » par l'avoir
et n'ayant plus d'autre passion que le désir de maximiser ses intérêts." A la fin
d'un réquisitoire aux arguments l'ennemi principal est clairement défini : "C'est
aujourd'hui le capitalisme et la société de marché sur le plan économique, le libéralisme
sur le plan politique, l'individualisme sur le plan philosophique, la bourgeoisie
sur le plan social et les Etats-Unis sur le plan géopolitique." Et pour vaincre cet
ennemi, les demi-mesures sont insuffisantes : "L'attitude nécessaire est celle de
la plus totale radicalité critique", c'est-à-dire une action qui ne craint pas de
se qualifier de révolutionnaire. Les textes qui suivent cette préface théorisent
la même optique, évoquant la continuation de la lutte des classes et se référant
aux glorieux épisodes des combats populaires, comme la Commune de Paris, et aux grands
noms qui les ont inspirés, comme Marx et Proudhon. Leur mérite est de se situer
à un haut niveau de réflexion, et donc d'inspirer une discussion enrichissante. Celle-ci
suggère plusieurs observations qui sont, bien sûr, matière à débat.
1) La condamnation de l'individualisme gagnerait à être plus nuancée. En particulier,
le rejet de la satisfaction des désirs, condamnée sous le nom d'hédonisme dans cet
amalgame douteux libéral-libertaire sensé être la pire sécrétion de la bourgeoisie,
conduit à une forme de moralisation qui est à la base des imbécillités anti-charnelles
des religions. Comme d'ailleurs ces catégories fumeuses d'esprit, d'âme et de corps,
qui établissent une hiérarchie entre la méprisable matière du bas-ventre et l'admirable
spiritualité du cerveau. Les affranchissements de ces superstitions et bigoteries,
la meilleure connaissance du corps, la relative ouverture de la sexualité, les méthodes
anti-conceptionnelles libérant la femme de son unique devoir de reproduction, ne
sont pas des conquêtes, entre autres, à dédaigner car elles transcendent les classes
sociales en améliorant la condition de l'individu.
2) L'articulation entre la nation et l'Europe est très confuse. La notion d'une Europe
fédérale et socialiste n'a pour le moment aucun sens, étant donné la forme de continent
que veut imposer le grand capital. Vouloir opposer à celle-ci une autre Europe équivaut
à la démarche des altermondialistes qui croient pouvoir opposer au globalisme américain
une internationale améliorée. C'est une diversion dangereuse du vrai combat à mener
aujourd'hui : celui de la défense de la nation républicaine, pluraliste, laïque
et sociale. Celle-ci est menacée au sommet par la mondialisation, à la base par le
régionalisme. Or ce n'est que dans son cadre que peut être imaginée
une vraie révolution.
Et ce n'est qu'entre nations indépendantes de ce type que peut être envisagée plus
tard une Europe différente.
3) Le groupe qui édite "Rébellion" se réclame du communisme national. Il est étonnant
qu'il n'en cite pas un des exemples les plus représentatifs : la Yougoslavie de Tito.
De sa guerre d'indépendance jusqu'aux expériences d'autogestion, sa sortie de la
Seconde guerre mondiale a été un épisode de l'histoire socialiste au moins aussi
riche d'enseignements que la Commune de Paris. En 1949, j'y ai consacré un livre
qui a eu l'honneur d'une longue préface de Jean-Paul Sartre, et ce dernier n'avait
pas l'habitude de commenter ce qui ne lui paraissait pas intéressant.
4) L'ensemble de l'ouvrage a un air de "tout ou rien". Ce qui mène tout droit à
l'impasse de la stérilité. Le capitalisme est l'ennemi majeur, et les rustines proposées
par la bourgeoisie n'en changent pas la nature et n'empêcheront pas sa crevaison
nécessaire et, espérons-le, ultime. Pour ceux qui ne sont pas aveuglés par le libéralisme
atlantiste, c'est une évidence. Mais d'ici sa fin, qu'est-ce qu'on fait ? Un Véritable
socialisme révolutionnaire n'attend pas l'explosion du grand soir, il est une dynamique
en perpétuel mouvement. Il y a près de quarante ans, j'avais suggéré dans un de
mes livres de baptiser l'action indispensable du nom de "réformisme radical" Cela
me semble toujours valable, en ce sens qu'il ne faut pas dédaigner la bataille
quotidienne sous toutes ses formes, menée jusqu'au bout de chaque revendication.
5) Dans cette optique, il est peu positif de s'isoler par une théorisation sectaire.
C'est un fait que le paysage politique français est consternant. La droite conservatrice
et réactionnaire est inacceptable, la gauche officielle paie le prix de ses multiples
trahisons. Mais pourquoi récuser certains efforts de ce qu'il est convenu d'appeler
l'extrême-gauche ? Benoist le dit bien dans sa préface : "Les ennemis de mes ennemis
ne sont pas forcément mes amis, mais ils sont nécessairement des alliés." Et il y
a beaucoup d'ennemis sincères du capitalisme dans les minorités politiques d'opposition
et les groupements associatifs. Négliger leurs forces en raison de certains points
de désaccord, ou les mettre tous dans la poubelle de la récupération bourgeoise,
est se condamner à l'inefficacité.
6) Un dernier mot de philosophie, puisque plusieurs chapitres du livre se réfèrent
à cette "spécialité". Un choix fondamental - qui n'est pas évoqué dans l'ouvrage
- me paraît se situer entre les doctrines de la transcendance et celles de l'immanence.
Les premières postulent une entité qui prétend contenir le réel sans être contenu
par lui (Dieu ou toutes les figures divinisées d'un autre monde ayant créé ou régissant
le nôtre). Les secondes considèrent que le réel est un tout et n'est donc tributaire
d'aucun pouvoir extra humain (ce qui n'interdit bien sûr à personne de se forger
pour soi-même l'image d'un sujet de foi). Il me semble que tout socialisme cohérent
doit clairement opter pour ces dernières. La place manque pour plus de précisions.
Il y a encore beaucoup à dire, et on pourra en reparler. De toutes façons, une chose
est certaine : ces remarques n'enlèvent rien à la valeur du livre, qui est un témoignage
de grande qualité.
Alexandre Louis et Jean Galié Rébellion, l’Alternative Socialiste Révolutionnaire
Européenne
Réfléchir & Agir
(N° 33 automne 2009)
Pour ceux d'entre vous qui ne connaîtraient pas les thèses et le travail de nos collègues
de Rébellion, cet ouvrage constitue une excellente introduction. Voilà réuni en un
volume leurs principaux points de doctrine, des réflexions philosophiques, des portraits
ainsi qu'un conséquent développement de leur conception du socialisme. La plupart
de ces textes étant par ailleurs tirés de leur revue, ils permettent de se faire
également une idée du ton de celui-ci (sérieux, le marxisant n'est visiblement que
fort peu porté à la gaudriole !). Naviguant entre les courants national-révolutionnaire
et national-bolchevique, le socialisme révolutionnaire européen de Rébellion lie
une approche en grande partie économico-sociale à un fort attachement à l'Europe
et à notre civilisation. Anticapitalistes et, par voie de conséquence, anti-mondialistes,
ardents défenseurs du prolétariat européen et de l'Europe, sensibles à l'écologie
comme aux problèmes d'urbanisme et de qu'alité de vie, attachés aux cultures régionales,
les membres de Rébellion n'hésitent pas à chercher l'inspiration chez des penseurs
de "gauche" (Michéa, Orwell, London, Proudhon, Marx...)comme de "droite" (Guenon,
Evola, de Benoist...). Leur grille de lecture et leurs références les placent donc
largement à gauche de notre famille politique, mais sans les en exclure. Lecture
à réserver toutefois à ceux de nos lecteurs les plus réceptifs au discours national-révolutionnaire
et aux idées socialistes (au bon sens du terme s'entend)..
Alexandre Louis et Jean Galié Rébellion, l’Alternative Socialiste Révolutionnaire
Européenne
Pierre Le Vigan
Flash
« Traité de la Rébellion : pour une Union des Patries Socialistes Européennes contre
la mondialisation »
Le socialisme a été, au XIXe siècle, une réaction contre les brutalités sociales
de l’industrialisation dans une société dominée socialement par la bourgeoisie et
idéologiquement par les libéraux. Mais le socialisme a toujours ambitionné d’être
autre chose. Notamment de s’inspirer d’une autre vision de l’homme. Un homme non
pas seulement ni même principalement régi par ses intérêts mais à la recherche de
la satisfaction d’exigences fondamentales comme du lien social et de la coopération.
En d’autres termes, tout socialisme repose sur une anthropologie distincte de celle
des libéraux. Il repose sur une anthropologie non individualiste. En conséquence
il ne peut y avoir de social-libéralisme : il faut choisir, et les socio-libéraux,
par exemple le Parti actuellement dit socialiste ont choisi. Ils ont choisi le libéralisme.
En identifiant le socialisme à la liberté, au sens de l’autonomie de chacun, Jacques
Généreux dit très justement : « ce sont les liens qui libèrent. » (Le socialisme
néo-moderne ou l’avenir de la liberté, Seuil, 2009). Tout est dit : à savoir que
la vraie liberté c’est d’assurer autour de l’homme l’existence et la vitalité d’un
réseau de solidarités.
Sur cette base d’une vision « solidariste » de la société, qui exclut les schémas
de pure rivalité et d’addition d’égoïsmes, les socialistes notamment français ont
proposé bien des projets dés le XIXe s. En écartant les utopies les plus précoces
et souvent les plus idéalistes, les plus intéressants des projets ont toujours été
ceux qui prenaient appui sur l’expérience ouvrière elle-même pour proposer des restaurations
de la maitrise du travail de chacun, ou encore des autogestions, ou encore des autonomies
ouvrières. A coté de cela, la part faite à l’Etat dans les projets socialistes a
toujours été variable, sachant que l’Etat fait partie du politique mais n’est pas
tout le politique.
Deux visions de l’Etat peuvent être dégagées. Dans l’une, le socialisme, c’est la
République poussée jusqu’au bout; c’est la vision de Jaurès, une vision réformatrice.
Dans une seconde vision, l’Etat dont le socialisme a besoin est un Etat ouvrier,
sans doute transitoire, mais en rupture avec la démocratie « bourgeoise ». Georges
Sorel, Jean Allemane vers 1890 sont proches de cette vision.
Dans ces courants socialistes, l’un des plus oubliés en France depuis les années
1920 est le conseillisme que l’on peut apparenter à l’anarcho-syndicalisme ou au
socialisme révolutionnaire libertaire. Pourquoi ? Parce que le PCF a éclipsé les
courants non marxistes-léninistes. C’est pourtant bien cette veine conseilliste qu’entend
réactiver le groupe Rébellion qui, après s’être fait connaître par une revue, vient
de publier un livre éponyme. De quoi s’agit-il ? il s’agit de faire revivre le projet
d’émancipation des classes laborieuses qui est celui du socialisme, en s’appuyant
sur les travaux et expériences des communistes non étatistes : Proudhon et Marx,
apportant chacun des outils de compréhension du réel, les hommes et femmes de la
Commune de Paris, Bakounine, les communistes libertaires et nationaux allemands Henrich
Laufenberg et Fritz Wolffheim, mort dans un camp de concentration en 1942, Paul Mattick,
Ernst Niekisch, James Connolly, dirigeant de l’insurrection irlandaise de Pâques
1916, et dont le fils fondera le Parti communiste irlandais, Georg Orwell, engagé
en Espagne avec le POUM, organisation de gauche socialiste anti stalinienne et par
ailleurs absolument pas trotskyste, etc.
Le groupe Rébellion est conseilliste et mutuelliste, mais son originalité est tout
d’abord le refus de faire l’impasse sur le politique : la révolution doit commencer
« en bas » mais doit aboutir « en haut ». Ensuite le refus du mondialisme. Alors
que l’alter-mondialisme aménage la mondialisation, Rébellion propose la révolution
socialiste dans l’aire de civilisation européenne comme réponse concrète et comme
mythe mobilisateur à nos peuples.
Ainsi pourra t-il être mis fin au pseudo-« libre échange » des hommes et des marchandises,
c'est-à-dire à la « chosification » de l’homme. Ainsi l’immigration de masse pourra-t-elle
être enrayée. Ainsi le déracinement pourra t-il faire place aux liens sociaux de
proximité et aux identités reconquises. Ainsi la nation pourra-t-elle être à nouveau
aimée comme Patrie socialiste dans une Union des Républiques Socialistes Européennes.
Un beau programme, moins irréaliste qu’il n‘y parait, car l’illusion serait de croire
qu’on peut rester libre dans le monde de l’hyper-capitalisme mondialisé.
Alexandre Louis et Jean Galié Rébellion, l’Alternative Socialiste Révolutionnaire
Européenne
Pierre Le Vigan
Eléments (N° 132 juillet/septembre 2009)
« Pour « Rébellion », le socialisme est toujours une idée neuve »
Rébellion. C’est le nom d’un groupe et d’une revue. C’est maintenant un livre, présenté
par Louis Alexandre et Jean Galié. Qui sont-ils : de jeunes gens qui réfléchissent
au-delà des clivages partisans, qui refusent de se laisser enfermer dans les catégories
de gauche et de droite instrumentalisées par l’hyperclasse mondialiste pour que rien
ne change vraiment. Que veulent-ils : lutter contre le despotisme du capital, sortir
de l’aliénation capitaliste et salariale. Sortir d’un monde à la fois monoforme et
unipolaire. Ecrire pour cela ? Précisément, face au capital, il est subversif de
continuer à penser et à écrire, même si on ne saurait se limiter à cela : il faut
passer d’une critique théorique à une pratique critique. « Tout progrès vient de
la pensée et il faut donner d'abord aux travailleurs le temps et la force de penser
» disait Jean Jaurès en octobre 1889. Penser reste le premier acte d’émancipation
sociale : c’est d’ailleurs pour cela que la pensée même est criminalisée de plus
en plus souvent.
La revue Rébellion du groupe éponyme a publié des entretiens avec des intellectuels
comme Georges Corm, Alain Soral, Claude Karnoouh, André Bellon ou encore Alain de
Benoist. C’est ce dernier qui a préfacé, en fin analyste des catégories politiques
et des mouvements d’idées, le livre Rébellion, sans cacher sa sympathie pour la perspective
socialiste révolutionnaire de cette jeune équipe. L’idéal du groupe Rébellion est
celui d’une communauté militante, ce qui évoque à la fois Ernst Jünger dans les années
20 et le bolchévisme. Qu’est-ce que le socialisme pour Rébellion ? On pourrait répondre
que c’est l’esprit de révolte. C’est cela mais pas seulement. C’est un régime où
la satisfaction des besoins prime sur la recherche du profit. Pour être classique,
cette définition reste sans doute indépassable, sachant bien sûr que les besoins
ne sont pas seulement matériels mais relèvent de la nature de l’homme : besoin de
liens, besoin de chaleur, de reconnaissance, etc. L’homme n’a pas seulement besoin
de pain et d’un toit.
Les auteurs ont compris l’importance de se situer dans une continuité historique
du socialisme, et d’identifier certaines figures majeures et fondatrices. Parmi celles-ci
se situe Pierre-Joseph Proudhon, mutualiste et fédéraliste, et Marx bien sûr, dont
la critique de Proudhon a d’ailleurs été plus nuancée qu’on ne le dit en général.
Il y a aussi des événements emblématiques. C’est le cas de la Commune de Paris, avec
Eugène Varlin, Louise Michel, Benoit Malon, Edouard Vaillant ou encore l’officier
Louis Rossel. Les auteurs soulignent à juste titre que tout un courant socialiste,
avec Bakounine, mais avec Marx lui-même, a défendu le principe de l’autonomie ouvrière
et populaire qui était celui de la Commune de Paris comme une pratique révolutionnaire
profondément nécessaire. Elle n’était au demeurant pas spécifique à Paris puisqu’il
y eut des ébauches de Communes à Lyon, Marseille, Limoges, Toulouse, Narbonne, le
Creusot, … La Commune est pour Marx une première ébauche de dépassement de l’Etat
comme structure parasite de la société, au service de la domination bourgeoise.
Pour Rébellion, le socialisme est aussi une figure morale. C’est pourquoi un portrait
est consacré à la belle figure panthéiste, libre et socialiste de Jack London, ou
encore à l’irlandais James Connolly, indissociablement socialiste et combattant d’un
nationalisme de libération. Les portraits les plus inattendus sont sans doute ceux
de Heinrich Laufenberg et de Fritz Wolffheim. Ce sont des socialistes révolutionnaires
ou encore des nationaux communistes bien plus que des « nationaux bolchéviks ». Bolchevik,
un mot qui signifie « majorité », n’a de sens précis que pour désigner une fraction,
d’ailleurs minoritaire, qui était celle de Lénine, du Parti Ouvrier Social Démocrate
de Russie avant 1914 (social démocrate ne voulait alors pas du tout dire « socialiste
réformiste »).
Dés 1917, Heinrich Laufenberg et Fritz Wolffheim défendent l’idée des conseils ouvriers.
Ce doit être pour eux la source nouvelle du pouvoir exécutif. Hostiles à la guerre
et à l’Union sacrée, qui se met en place en Allemagne comme en France, ils ne désertent
toutefois pas. Ils développent avec les socialistes de Hambourg les thèses d’une
« révolution par le bas », décentralisatrice, à l’opposé du léninisme bolchevik.
Ils appellent à l’unité des classes laborieuses à l’exception de la grande bourgeoisie
et appellent à l’appropriation de l’idée nationale par les travailleurs dans le cadre
de la construction d’une « Nation socialiste ».
Un temps membre du parti communiste allemand (KPD), H. Laufenberg et F. Wolffheim
en sont exclus et créent le parti communiste ouvrier allemand (KAPD) où se retrouvent
notamment Otto Rühle et Paul Mattick, ce dernier étant une autre figure inspiratrice
du groupe Rébellion. Le KPD reprendra l’orientation très « nationale » du KAPD mais
bien entendu pas du tout la critique du « capitalisme bureaucratique d’Etat » qui
tint lieu de socialisme en URSS.
Une autre figure majeure pour nos auteurs est Georg Orwell, engagé pendant la Guerre
d’Espagne dans le POUM, Parti ouvrier d’unification marxiste, liquidé par les communistes
staliniens. Orwell dénonça ensuite tous les totalitarismes, y compris celui des sociétés
dites « libérales », le totalitarisme de l’homme machinal. Orwell disait que le socialisme,
c’est de se demander : « Qu’est-ce qui rend l’homme plus humain ? », ce qui suppose
d’avoir une idée juste de l’homme et de ne le réduire ni à un producteur ni à un
consommateur. Les auteurs s’attachent aussi aux figures de Hans et Sophie Scholl,
et Christoph Probst, de la Rose Blanche, résistants au nazisme et patriotes allemands
qui furent guillotinés en 1943.
Les parties philosophiques et théoriques du livre ne sont pas moins riches. Outre
une belle synthèse de la philosophie politique, qui prend parti pour Althusius contre
Jean Bodin, en une opposition frontale qui gagnerait à être nuancée, le portrait
philosophique de Lucian Blaga permet de découvrir un auteur roumain peu connu. Pour
L. Blaga, c’est la compréhension des horizons éthiques et esthétiques qui transforme
la vie en destin. Critique du racialisme biologique, Lucian Blaga développe l’idée
d’une « matrice stylistique » qui donne vie et sens aux individus et aux peuples.
Ainsi l’homme n’est pas « citoyen du monde » - qu’il ne le soit pas ne veut pas dire
pour autant qu’il n’y a pas d’enjeux planétaires - mais l’homme est au contraire
inscrit dans un paysage, d’où l’importance du thème du village chez L. Blaga, thème
évidemment un peu daté.
L’article « Orientations nationales-bolchéviques » a l’inconvénient de reprendre
un terme ambigu, très marqué par la fascination pour les méthodes léninistes dont
il est prouvé qu’elles ont servi d’exemple à Hitler lui-même (Ernst Nolte). Mais
c’est bien sûr à Ernst Niekisch qu’il est fait référence, avec le lien entre conscience
de classe et libération nationale. E. Niekisch tenta d’influencer le SPD de l’intérieur
vers le nationalisme après la défaite allemande de 1918, puis fonda ses propres groupes
« nationaux bolchéviques » notamment en lien avec Karl-Otto Paetel. Il fut constamment
hostile au régime hitlérien.
Compte tenu de l’absence en France de quelque chose comme le « national bolchévisme
», il est heureux que les équipes de Rébéllion se définissent non comme « nationaux
bolchéviques » mais comme « communistes nationaux » (p. 174 et 175). Ce communisme
national postule l’analyse de classe et la lutte de classe, c’est pourquoi il se
distingue des nationaux-socialistes de gauche antihitlériens du type le Front Noir
d’Otto Strasser et des divers « fascistes de gauche ». La nation est, pour le groupe
Rébellion, un point d’appui pour la défense des intérêts des travailleurs et pour
la construction d’une Patrie socialiste.
Presque un siècle après la Commune de Paris, Mai 68 n’a certes pas été sanglant mais
son importance est considérable. Les auteurs notent l’ambivalence du phénomène :
d’un coté il y a le déploiement et la victoire de l’hédonisme et de l’idéologie libérale-libertaire,
bien analysée par Michel Clouscard (et ensuite par Alain Soral), d’un autre coté
il y a une tentative d’instaurer une autonomie ouvrière qui est le meilleur du socialisme
même si ce n’est pas tout le socialisme. Ce dernier aspect est la constitution des
travailleurs comme sujet historique au-delà de l’identification à un parti politique,
le PCF. C’est « l’insurrection de l’être » (Francis Cousin) face à la Forme-Capital.
L’article sur les syndicats appelle une remarque : la constitution de SUD n’est pas
un échec par rapport à l’apparition de nouveaux rapports de force dans le paysage
syndical, et SUD ne peut être mis sur le même plan que les embryons de syndicats
FN qui n’ont jamais été une tentative sérieuse pour une raison simple : si pendant
10 ans le FN a été le premier parti ouvrier en terme de vote de cette catégorie sociale
pour lui, il n’a jamais cherché à donner une place aux ouvriers ni dans ses instances
dirigeantes ni dans son programme (a-t-il jamais proposé des interventions ouvrières
dans la gestion des entreprises ?).
C’est à juste titre, par contre, que Rébellion défend la place du politique. Les
Conseils ouvriers ne peuvent exister durablement que dans le cadre d’une République
sociale, et non d’une république bourgeoise. De même notent-ils à propos que la «
société de l’indifférence » (Alain-Gérard Slama) laisse le champ libre à la fois
au tribalisme et au totalitarisme technicien des sociétés hypermodernes de contrôle
total. L’indifférence alimente la transparence qui permet le contrôle total. « L’opéra
mythologique mondialiste des grandes machineries financières et terroristes ne va
pas cesser de tenter d’intensifier le contrôle technique et policier de la planète
à mesure qu’il va perdre de plus en plus la capacité de se contrôler lui-même. »
écrit de son coté Gustave Lefrançais. Mais il y a bien sûr des soulèvements qui laissent
penser que l’indifférence a peut être atteint ses limites.
Quand les auteurs s’interrogent sur la ville, c’est avec une même justesse. L’hypermodernité
produit la ségrégation dans la ville et la segmentation de la ville, la paix sociale
est achetée par l’argent public, des zones de non droit, de délinquance, de ghettos,
de chômage, de laideur et d’isolement sont délibérement sacrifiées. Les auteurs proposent
un urbanisme inspiré de Michel Ragon et de Michel de Sablet (mais ne semblent pas
avoir lu Le Vigan !), avec un désengorgement des grandes villes.
L’approche de l’écologie est complémentaire. Elle ne nie pas la nécessité d’un développement
social, tout différent du productivisme économique. Les auteurs opposent à un courant
de l’ « écologie profonde » anti-humaine, une écologie sociale inspirée de Murray
Bookchin, un communiste libertaire américain, et de Pierre Kropotkine. Selon Rébellion,
la décroissance est un antidote illusoire à la « course aveugle à la croissance »
: ce n’est pas parce que les classes dirigeantes font croire que plus est toujours
mieux qu’il est judicieux de théoriser que mieux, c’est toujours moins. Le développement
durable, dit l’équipe de Rébellion, ne doit pas être abandonné à ses récupérateurs.
Ouvrant une parenthèse personnelle, je soutiens que le développement durable poussé
jusqu’au bout est un développement social de tout l’homme et de tout dans l’homme.
Il revêt une dimension profondément transformatrice et révolutionnaire, tandis que
la théorie de la décroissance court le risque d’être assimilée à une valorisation
de la récession et de son cortège de souffrances sociales accrues.
L’immigration est un sujet majeur qu’il fallait aborder. Du point de vue libéral,
l’homme est une marchandise et même la première des marchandises. Or, le libéralisme
veut la libre circulation des marchandises et donc des hommes. Il la veut à son profit.
L’immigration participe de la chosification de l’homme tout comme de la destruction
des nations et des identités. L’immigration dite « choisie » - par le grand capital
– vide les pays du tiers monde de leurs élites, et tend à accroître l’immigration
de la misère et l’immigration de peuplement, notamment l’immigration clandestine
souvent supérieure à 10 % de l’immigration légale. Ces transfusions de populations,
cette allogénisation est masquée par le fait que les naturalisations massives par
le droit du sol maintiennent le nombre apparent d’étrangers à un pourcentage à peu
près stable malgré environ 200 000 entrées légales en France par an.
Les auteurs remarquent justement que le regroupement familial de 1975 a été voulu,
alors que les travailleurs immigrés s’engageaient de plus en plus dans les luttes
sociales, comme le moyen de les « stabiliser » et de freiner leurs ardeurs combatives
en leur donnant une famille à faire vivre. Bien entendu, le chômage de masse a changé
la donne très vite. Il n’en reste pas moins, à mon avis, que l’immigration continue
de peser à la baisse sur les salaires, mais aussi de diviser la classe ouvrière,
en opposant les « petits blancs » qui se lèvent tôt, aux assistés, soit par manque
de qualifications, ou de motivation, ou décalage culturel. De fait, les immigrés
ayant perdu leurs repères culturels d’origine sans en avoir acquis de nouveau, sont
sans tradition de lutte sociale à l’européenne.
Immigrés non assimilés et Français déracinés dans des quartiers qui perdent leur
francité, qui subissent un néo-tribalisme violent et une libanisation-ghettoisation
de notre société tendent tous deux à devenir de véritables machines à consommer et/ou
à déprimer (ce n’est pas incompatible, bien au contraire), zombies d’une société
machinale qui a très exactement besoin de ce type humain (français ou immigrés) qui
ne pensera jamais et ne pourra jamais « faire la révolution ».
Mais justement, quel cadre adopter pour cette révolution sociale ? Si le groupe Rébellion
est pour l’unité politique de l’Europe, c’est parce que la France seule est impuissante
et parce que le régionalisme n’a pas d’avenir s’il est un séparatisme. L’Europe fédérale
du peuple et du travail est la nouvelle patrie de Rébellion. C’est Jean Jaurès, qui
n’était pas précisément un socialiste révolutionnaire, qui disait : « Le courage,
c’est de chercher la vérité et de la dire, c'est de ne pas subir la loi du mensonge
triomphant qui passe et de ne pas faire écho aux applaudissements imbéciles et aux
huées fanatiques » (1903). C’est un précepte plus actuel que jamais.
Alexandre Louis et Jean Galié Rébellion, l’Alternative Socialiste Révolutionnaire
Européenne
Rivarol (n° 2976)
La revue Rébellion s’est engagée dans une voie difficile. Au-delà de la Droite et
de la Gauche, elle tente depuis 2003 de dépasser les clivages du système dominant
en proposant une actualisation vigoureuse de l’idée socialiste et d’un patriotisme
révolutionnaire. Ce livre est un recueil des articles théoriques de la revue, on
découvre en le lisant une analyse très fine de notre société. S’appuyant sur un riche
héritage (dont les « figures » sont JP Proudhon, Orwell, Jack London, les communards
ou les révolutionnaires irlandais), elle oppose au capitalisme mondialisé la « Nation
des travailleurs », une conception communautaire populaire en recherche de la justice
sociale. Comme le remarque Alain de Benoist dans sa préface : « Etre révolutionnaire,
ce n’est pas se bercer, de façon romantique ou nostalgique, de souvenirs de barricades
et d’insurrections armées, mais entretenir en soi une disposition d’esprit qui se
veut totalement étrngère à ce qui triomphe aujourd’hui dans un monde de l’inauthentique
et de l’aliénation ».