Luc-Olivier d’Algange L’Ombre de Venise

Frédéric Saenen

Parutions.com (juin 2006) « Sur les cimes ! »

Avec L’Ombre de Venise, Luc-Olivier d’Algange déploie une réflexion seigneuriale sur la Lettre et l’Esprit. À le côtoyer ainsi le temps d’une nuit, on le devine retranché sur les cimes de son goût et de ses exigences. Cette position, qui n’a rien d’une posture et encore moins d’une pose, fait de lui un auteur rare et racé.
Le Voyageur qui s’exprime ici, à la faveur d’un dialogue avec une mystérieuse Ombre, est une figure contrelittéraire. Dans ce monde d’entredeux, de double injonction permanente qu’il nous faut subir quotidiennement, il réaffirme la salubre réconciliation des paradoxes, la richesse des confrontations inattendues, enfin la quête de l’Unité et du Beau. Pour étoffer le propos sont tour à tour convoqués le Dandy, Platon, Guénon et Nietzsche, dont d’Algange reprend, avec l’idée de l’approfondir dans un livre annoncé, la préférence non pour la vie éternelle mais pour «l’éternelle vivacité».
L’acmé de cette psalmodie païenne est sans doute le moment dédié à Pessoa, sacré «auteur par excellence du dépassement de l’individualisme et du collectivisme». Prêtons l’oreille : «Pessoa décide souverainement de porter en lui la communauté des poètes et des aventuriers, des métaphysiciens, des pâtres et des conquérants, des prêtres et des guerriers qu’embrasse sa tradition poétique et impériale». Au milieu du cercle des hétéronymes fantomatiques que furent Bernardo Soares, Ricardo Reis, Alvaro de Campos et tant d’autres incarnations de Pessoa, se dessine donc une attitude idéale, exemplaire, marquée du sceau de la solitude et de la reconquête de soi.
En inaugurant avec un tel titre leur collection d’essais «Les Réflexives», les jeunes Éditions Alexipharmaque de Pau ont frappé un grand coup. Car c’est ce genre d’ouvrage à bâtons rompus qui contribue à répondre à l’interrogation bernanosienne qui pèse plus que jamais sur notre époque : «La Liberté, pour quoi faire ?».

 

Luc-Olivier d’Algange L’Ombre de Venise

Gwen Garnier-Duguy

La Presse Littéraire (septembre 2006)  

Alexipharmaque, tel est le nom de la maison d'édition que viennent d'ouvrir Arnaud Bordes et Stéphan Carbonnaux, une maison aux ambitions de haute tenue spirituelle si l'on en croit le choix de leur publication inaugurale indiquant un autre chemin que celui, asphyxié, de la bienpensance actuelle. Haute tenue spirituelle et, comme l'indique le nom de leur maison, la volonté d'influer sur la pensée du temps par des livres qui en constitueraient le contrepoison.

Ainsi fallait-il une pensée remarquable pour accomplir l'acte fondateur de ces éditions, une pensée comme un emblème inspiré et capable d'inspirer à sa suite, une bannière somptueuse pour qui voudrait faire marche vers des temps de Beauté renouvelée.

Ainsi fallait-il une parole qui fasse Autorité.

Une parole – et Dieu sait si peu en sont pourvus à ce degré de clairvoyance et d'intelligibilité – qui soit une vision du monde.

La parole Contrelittéraire de Luc-Olivier d'Algange en son essai L'Ombre de Venise fait Autorité.

Elle est une vision du monde.

Nos vies apathiques et atrophiées trouveraient un grand profit à s'abreuver à la source de jouvence de la voix de d'Algange. Le profit en question serait de profondeur sémantique et de l'aisance des cimes.

L'Ombre de Venise est un axe. Cet axe pose que si l'Homme ne refait pas de la vie une entreprise métaphysique, alors l'espèce continuera de se cogner aux murs inexistant du Néant. Cet axe pose la Vérité comme Quête suprême. Cet axe pose l'Elévation comme la plus noble possibilité de réalisation de la personne humaine. Comme le devoir de l'espèce. Elévation, c'est-à-dire risquer sa vie pour la vie, abandonner le confort des certitudes acquises pour l'incessante remise en jeu de l'élan vital qui nous anime. Cela étant rendu possible par l'approfondissement infini des signes qui viennent à nous, ceux issus de la Tradition, seule capable d'innovation et de feuillaison pour le monde. Une discipline herméneutique, donc. Non pas pour la vie Eternelle, mais pour l'Eternelle vivacité.

"Toute la propagande moderne consiste à convaincre les individus de leur impuissance, au point que la notion d'individualisme se confond désormais avec celle d'une impuissance acceptée. L'individualisme de masse réalise les projets les plus radicaux du collectivisme disciplinaire. (…) Ma critique de l'individualisme repose surtout sur le fait qu'il ruine la possibilité de réalisation de la personne humaine."

Le livre de d'Algange perce le ciel bas et lourd de l'archi modernité pour qu'y filtre la lumière des abîmes hauturiers. Autrement dit, le livre d'un Auteur. Celui dont l'œuvre fait Autorité, nous l'avons dit. Ce livre, dans sa structure même, réintroduit la Métaphysique au cœur des préoccupations contemporaines. L'Auteur, qui se présente ici comme un voyageur, dialogue avec son ombre, et cette dialectique de l'Etre rassoit de la façon la plus vivante qui soit la chair de l'Homme, le mystère de l'Incarnation, autrement dit reprend en compte la Nature. Insatiable, l'ombre interroge le voyageur sur le sens de son voyage. Et sans ciller, le voyageur donne ses réponses.

Un exemple étincelant ?

L'ombre : Si toutefois l'individualisme de masse et le communautarisme vous paraissent identiques quant à leurs effets, que leur opposer ?

Le voyageur : Pessoa !

Que le lecteur désireux de savoir en quoi ce mot magique, ce sésame en l'occurrence constitué par le nom et l'œuvre de Pessoa sauve de l'individualisme de masse, se plonge dans cet essai magnifique. Il pourra y découvrir, en final, des pages d'une extraordinaire beauté, d'une rare générosité, sur le paysage.

"Nous en sommes là, où cette simple évidence : les pensées naissent de paysages, apparaîtra bientôt comme une chose étrange et incongrue. […] La destruction des paysages est d'abord une défaite métaphysique. Pour ces hommes auxquels importe le devenir de l'Esprit (au point qu'ils n'hésitent point à parler de la sainteté de l'Esprit), l'enlaidissement, la profanation d'un paysage est d'abord un enlaidissement de l'âme et un péché contre l'Esprit. Il y eut des paysages où les âmes reconnurent d'autres cieux. Ces âmes sont inscrites dans ces paysages. Elles y demeurent en signe et en sceaux que les regards attentifs reconnaissent et savent déchiffrer."

Des pages habitées par une allégresse inouïe.

A moins que l'on ne doive parler là d'une authentique vision d'Amour.

 

David Mata Hermann ; Luc-Olivier d’Algange L’Ombre de Venise

P. L. Moudenc

Rivarol (septembre 2006) « Le ré-enchantement du monde »

La naissance d’une maison d’éditions est toujours un événement. Surtout par les temps qui courent. Surtout si le but de son créateur est de la consacrer à la vraie littérature. Il y faut un grain de folie. Ou, pour le moins, de témérité. C’est une marque d’optimisme, de confiance en la galaxie Gutenberg dont elle repousse la mort annoncée. C’est l’espoir, voire l’affirmation qu’il existe encore des lecteurs qui savent lire autre chose que l’étiquette d’un pot de moutarde, pour reprendre la formule de Barbey.

Voilà pourquoi il me plaît de saluer l’apparition d’Alexipharmaque qu’Arnaud Bordes vient tout juste de porter sur les fonds baptismaux. Arnaud Bordes est l’auteur d’un recueil de nouvelles, Voir la Vierge (éd. Auda Isarn) dont j’ai souligné ici, il y a peu, l’originalité. Pour inaugurer sa maison, il y publie deux auteurs comme on les aime, de ceux qui refusent la facilité et tiennent quasiment pour un sacerdoce l’art de l’écrivain.

Le premier est David Mata, spécialiste d’Ortega y Gasset, romancier dont j’ai eu l’occasion de louer dans ces colonnes les œuvres précédentes, La Fugue en Gascogne, Le Film Perdu et Tarraco. Autant de romans dont les harmoniques résonnent longtemps après qu’on les a refermés, tant la matière en est dense et profondes les réflexions qu’ils suscitent. Romans envoûtants dont les thème - l’art, le souvenir, l’Histoire, la nostalgie d’un âge civilisé, l’attachement charnel à la terre -s’entrecroisent et se mêlent en des méditations d’où le lyrisme n’est pas exclu.

Hermann est en tous points digne de cette lignée. C’est un roman enraciné dans cette Gascogne que son auteur connaît dans les moindres recoins et qu’il décrit somptueusement, sensible à ce qui en elle évoque un passé glorieux, ruines, châteaux, vestiges d’une grandeur enfuie dont elle offre, plus peut-être que nulle autre région, le riche témoignage.

Une célébration à laquelle seront sensible tous les amoureux du Gers - non le Gers superficiel et fadasse du film Le Bonheur est dans le pré, mais celui, plein de panache et de mystère, où évoluèrent à la fois sinon à la même époque d’Artagnan et Jacques Tournebroche d’Anatole France qui y fit une part de son initiation.

Il va sans dire que l’intérêt de ce récit ne tient pas tout entier dans l’évocation et la peinture d’une province chère au cœur de David Mata. Le propos de celui-ci est d’une autre envergure. Hermann est un roman foisonnant, même si l’intrigue en est somme toute ténue - encore qu’elle recèle sa part de mystère jusqu’au bout préservée.

Elle débute en 1989, année vouée, comme l’on sait, à la célébration du bicentenaire. Lucien, compromis dans une manifestation contre-révolutionnaire qui a mal tourné, quitte Paris pour chercher refuge en Armagnac et renouer avec ses souvenirs de jeunesse.

C’est là, en effet, qu’il a connu, pendant l’Occupation, Hermann, officier allemand en attente de départ pour le front de l’Est. Il s’est lié d’amitié avec lui, partageant son goût de l’art et de la littérature (Hermann est nourri de Montaigne et de Montluc), celui aussi du Moyen Age, « cet âge axial », époque vibrante de spiritualité. Au point que l’officier est devenu pour lui plus qu’un ami, un mentor.

L’auteur tisse avec habileté une trame où s’entrelacent les époques, où le Lucien devenu adulte pose ses pas dans ceux de l’adolescent qu’il fut, reconstituant ainsi l’itinéraire de son apprentissage. Points fixes, repères donnant son sens à cette divagation (dans le sens étymologique), les ruines d’un imposant château féodal, symbole de la pérennité souterraine d’une civilisation disparue, et le De Germania de Tacite, traduit avec ferveur par les deux amis.

Roman d’amitié, donc, et d’apprentissage. Roman de la nostalgie d’un temps où les pays de la vieille Europe communiaient dans des valeurs semblables. Réflexion sur l’art et sur la vie qu’à l’instar des châteaux « on habite en vain si on ne l’habite poétiquement, métaphysiquement ».

Comme dans ses livres précédents, David Mata tend à son lecteur la clé qui permettra d’ouvrir la porte sur un univers ayant recouvré tout son sens. En contrepoint  «  la bassesse, la médiocrité d’un monde qui se targuerait bientôt, la victoire acquise, d’incarner la Vertu » et dont Lucien, aussi bien qu’Hermann, à la fois artiste et guerrier, ressentent dans leur âme la décadence.

Autant de variations, de thèmes entrelacés, de symboles déclinées dans une langue à la fois classique et vibrante de sensualité. David Mata est un romancier rare. J’entends par là que son raffinement, de style et de pensée, ne le prédispose pas à la foire d’empoigne des prix littéraires. Pas davantage aux supermarchés de la « culture » telle qu’on la définit aujourd’hui. On le déplore pour lui, bien sûr, mais sans en être le moins du monde surpris.

Bien qu’il adopte la forme de l’essai, dialogue « platonicien » ou monologue intérieur qui sont autant de traductions d’une longue méditation, L’Ombre de Venise de Luc-Olivier d’Algange aboutit, mais par d’autres voies, à des conclusions proches de celles de David Mata.

Si, en dépit du titre (un tel titre auquel Nietzsche avait d’abord pensé pour son  Aurore), Venise en est absente, sinon une Venise purement métaphorique, s’il est vrai qu’à l’instar de la Sérénissime, «  ce miroir fabuleux qu’est l’entendement humain, qui va jusqu’à enrichir le monde qu’il reflète, est entre son propre ciel et sa propre terre comme une Cité sauvée des eaux et défiant la mort », l’auteur du Gai Savoir, accompagne, tout du long de leur promenade, ces conversations entre le Voyageur et son ombre.

De quoi sont faits ces entretiens ? De tout ce qui importe. Du Vrai, du Beau et du Bien, de la morale, de la contrainte et de la liberté, du christianisme et de Dyonisos. Et aussi du Dandysme et de la littérature, de l’Allemagne et de l’Italie. On y croise, entre quelques autres, Pessoa et Berdiaev, Guénon, Heidegger, Maître Eckhart et les poètes chinois.

Il en ressort que tout, et singulièrement l’art, relève de la métaphysique. Jusqu’aux paysages qui « portent en eux des pensées ». C’est, en d’autres termes, ce qu’écrivait en son temps Novalis. ET il n’est pas anodin que le monde moderne, après s’en être pris à la pensée métaphysique ou sapientielle, après avoir tenté un « renversement du platonisme », entreprenne désormais à grande échelle la destruction massive de la nature.

La haute teneur de ses réflexions, les thèmes abordés pourraient laisser penser que nous avons affaire à un traité aride. Il n’en est rien. A la froide abstraction, Luc-Olivier d’Algange préfère le chatoiement de la sensibilité.

Son livre est, d’un bout à l’autre, passionné. C’est, écrit-il, que « les pensées ne naissent point de l’abstraction : elles naissent de la lumière, de la pluie, de l’instant. » Et il ajoute, paraphrasant Heidegger, qu’elles « viennent à nous portées par la pluie, le vent, les astres et les fleuves ». Voilà pourquoi on prend un plaisir extrême à le suivre dans ses pérégrinations qui sont, en quelque sorte, comme la quête gasconne du Lucien de David Mata, la réappropriation d’un monde disparu. Autant dire une manière de ré-enchanter le nôtre.

 

Luc-Olivier d’Algange L’Ombre de Venise

Bruno Favrit

Réfléchir & Agir (octobre 2006)

Il serait très regrettable que cette Ombre de Venise se fondît dans la production des essais insipides dont notre paysage intellectuel semble être désormais la proie. Le titre de l’ouvrage se réfère à Nietzsche et plus particulièrement au “ Voyageur et son ombre ”, troisième partie d’Humain, trop humain. On ne se trouve pas dès lors en terrain inconnu. En nous offrant ce plaidoyer pour le règne du Beau face à la bêtise du grand nombre, Luc-Olivier d’Algange s’exonère de toute affinité avec la modernité et le semblant de démocratie de laquelle elle se pare. C’est pourquoi il prône le retour à une pensée dionysienne – trait assez paradoxal pour un homme de sensibilité catholique, mais néanmoins bien vivifiant. Il fait surtout le choix d’intégrer les rangs des rebelles authentiques, donc forcément coupables. “ L’homme moderne ne proclame la liberté que pour ne pas avoir à la vivre (…) Sa ruse est de se dire libre tout en bénéficiant de tous les répugnants avantages de l’esclavage. ” Désormais, c’est le calculateur contre le poète, l’homme des foules contre le dandy. Cette dichotomie entre la bêtise et la puissance de la vérité ne se veut pas exclusive ; l’auteur n’évacue pas l’aspect contradictoire de la pensée et, plus implicitement de la vie : toute contradiction peut être créatrice et par là nous faire accéder au Devenir. Une lecture qui s’accorde bien avec le précepte « réfléchir et agir  ».

 

Luc-Olivier d’Algange L’Ombre de Venise

Michel Marmin

Le Spectacle du monde (novembre 2006) « Méditations altières »

D’articles confidentiels en plaquettes précieuses, l’œuvre philosophique et poétique de Luc-Olivier d’Algange paraissait définitivement vouée à la délectation et à l’édification des happy-few. Mais ceux-ci étaient enclins à estimer qu’une divulgation plus large de ses écrits méditatifs était une tâche urgente, moins pour l’auteur d’ailleurs, qui n’a cure de la renommée, que pour tous ceux qui, sans le savoir, en étaient privés. C’est enfin chose faite avec la parution, coup sur coup, de deux livres, L’Etincelle d’or et l’Ombre de Venise. Deux livres parfaitement complémentaires, qui révéleront aux néophites une philosophie altière, exprimée dans une langue somptueuse et excessivement châtiée.

Que dit en substance Luc-Olivier d’Algange ? Que « l’herméneutique est ce qui vivifie l’esprit sous les cendres de la lettre morte des religions réduits à leurs aspects purement extérieurs », que la science d’Hermès redevient alors un recours contre le totalitarisme de cette « transparence » chère aux nouveaux inquisiteurs, que la « tolérance » dont se gargarisent les donneurs de leçon peut-être « obscurantiste », que le secret est la condition même de la liberté, que seule l’«expérience de la coïncidence des contraires » peut arracher l’esprit à la gangue de la technique, elle-même fille de la raison raisonnante. A cet égard, l’auteur s’inscrit dans le droit fil de la critique de la modernité, telle que l’a naguère formulée René Guénon. Ce serait toutefois par trop le réduire que de le qualifier de « guénonien ». C’est que ce philosophe platonicien, ou néoplatonicien si l’on préfère, est aussi, poète, et c’est chez les poètes autant que chez les philosophes qu’il butine pour nous offrir son miel : les romantiques allemands, Baudelaire ou Pessoa, autant que Grégoire de Naziance, Heidegger ou surtout Nietzsche, dont il parle admirablement et chez qui la philosophie et la poésie était justement tout un.

La pensée de Lu-Oliver d’Algange a ceci d’extrêmement original et vivifiant qu’elle est moins spéculative qu’opérative. L’on pourrait dire de ces deux ouvrages  ce que leur auteur dit des cathédrales : « La cathédrale ne délivre pas seulement un enseignement didactique, ce qu’elle fait au demeurant avec une pertinence que nos modernes moyens de " communication" sont loin d’atteindre, elle sollicite de l’entendement humain une collaboration à la transmutation. »