Ludovic Maubreuil Le cinéma ne se rend pas
Frédéric Saenen
Parutions.com (mars 2008) « Enfin Maubreuil vint… »
Le manifeste est un genre littéraire qui, hélas, n’est plus guère en odeur de sainteté.
La fin des avant-gardes et des écoles de pensées, l’atomisation des courant d’idées
en autant de variantes et de nuanciers individuels n’y sont sans doute pas pour rien.
Cependant, il arrive encore de rencontrer sur l’écume des jours des pages qui érigent
en vertu libératrice la critique, quand tant d’autres ne voient dans cette activité
que le terrain d’exercice de leur petit ego capricieux et revendicateur. Des textes
qui osent la mise en question et la réponse par l’affirmative ; appartient sans conteste à cette catégorie.
Comme bouquiner n’est pas savoir lire, fréquenter quotidiennement les salles obscures
ou faire surchauffer son lecteur DVD tout le week-end n’est pas apprendre à regarder.
À cet égard, Ludovic Maubreuil n’est pas un cinéphile. Un cinémane sans doute, un
cinélâtre plus encore. Nullement un dilettante. À qui le connaît déjà pour avoir
lu certains de ses articles, inutile de dire que Maubreuil est un œil d’une exigence
et d’un discernement hors du commun.
Que ce soit en filigrane d’un polar, d’un sujet à caractère social, d’un drame, d’une
réflexion métaphysique ou encore d’un film d’action, Maubreuil décrypte notre époque.
Il la désosse de sa matrice, en retire la maigre substance, la pèse pour oser dire
que, finalement, le dernier enchantement de ce monde consiste en la représentation
déniaisée que nous en offrent quelques chefs-d’œuvre de la pellicule. Une esthétique
du rare, que certains identifieront à de l’élitisme. Mais ceux-là ne dissertent que
du des choses, pas de leur .
L’idée de recueillir en un seul volume des études éparses est toujours, pour un éditeur,
un exercice délicat, voire un risque. Quel lectorat toucher, en effet, avec un ensemble
disparate ? Le problème ne se pose pas pour Maubreuil qui partage, avec les plus
grands critiques, l’apanage de la cohésion. Chacun de ses goûts et de ses engouements,
aussi antagonistes soient-ils , participe en effet d’une parvenue
à maturité et organisée autour d’un paradigme fondamental, celui de l’opposition
entre modernité et anti-modernité. « L’objectif du présent ouvrage, nous avertit-il,
est de tenter de mettre en évidence les contre-feux que l’entreprise cinématographique
sécrète en son sein. Cette anti-modernité distillée au creux d’œuvres rares et méconnues,
ou devenues inoffensives à force d’interprétations, qui choisit de montrer sans les
décrire ou les imiter, en les prélevant de l’utilitarisme ambiant, une infinité d’objet
afin de les rendre à la Présence. »
Présence de Léos Carax dès lors, présences de Buñuel, de Loach, de Rohmer, de Fellini
et de Tarr, réexaminés à l’aune de Castoriadis, Abellio et Caillois. Le tout pour
un exercice radical destiné à arracher le spectateur de sa trop « tranquille extase » :
« En prenant en main la constitution d’un sens qui s’érige hors du chaos incertain
des formes sidérantes, en regardant plus loin que les tressaillements complices de
l’image et le sous-texte moral des discours réglés, tout ce qui résiste à la représentation
fonctionnelle d’un regard, d’un cri, d’un sourire, d’un paysage ou d’un geste, trouve
sa place dans notre propre existence, au moment précis de leur redécouverte, de telle
sorte que les atours du monde enfin ne résonnent plus en vain, mais d’un écho qui,
dans le même temps, se conquiert et nous fonde. » Face au désastre des temps, Maubreuil
oppose le recours à une nouvelle harmonie intérieure et à une conscience opérative
d’un « moi » désinstrumentalisé, décillé, affranchi.
L’écriture de Maubreuil a de surcroît toutes les qualités que prête la conviction :
fermeté et souplesse, élégance et force. C’est donc à la fois en styliste et en homme
de style qu’il nous fait profiter de son vaste savoir et de sa lucidité. Le Septième
Art en regagne six places.
Ludovic Maubreuil Le cinéma ne se rend pas
Christopher Gérard
La presse littéraire (N°15 Juin/juillet/août 2008) « Autre regard sur le cinéma »
Né en mai 68, Ludovic Maubreuil est un cinéphile passionné et résolument à contre-courant.
Distillant ses chroniques dans diverses revues underground (et sur son site : cinematique.blogspot.com),
il défend avec fougue une cinéphilie vue comme servante de la philosophie, à rebours
de l'actuel conformisme qui réduit le cinéma à un jeu gratuit. Pour Maubreuil, les
salles obscures sont devenues autant de cavernes au sens platonicien : des lieux
où règnent le mensonge et le dévergondage, des dortoirs pour consommateurs clones.
Rude charge que la sienne, menée sabre au clair contre les dogmes implicites de notre
post-modernité « cool » : érotisme de masse, cynisme social, utilitarisme et manichéisme
sur fond d'individualisme forcené ! Rude mais ô combien salubre ! Aujourd'hui, le
septième art se réduit trop souvent à un gadget du système techno-marchand, au point
d'en être devenu la plus efficace des courroies de transmission. La démonstration
de ce jeune rebelle qui. on l'aura compris, ne s'inscrit pas dans le courant dominant,
hédoniste et relativiste, étonne par sa hardiesse et stupéfie par son érudition.
Car, loin de se cantonner dans une critique scrogneugneu, Maubreuil propose des contre-feux
une galerie de cinéastes européens en rupture avec la mediocratie. De Melville à
Borowczyk, de Rohmer à Loach, de riches filons sont proposés à qui conçoit encore
l'artiste comme celui qui, pour citer la Kabbale, « étudiant la Loi, soutient le
monde».
Ludovic Maubreuil Le cinéma ne se rend pas
Michel Marmin
Eléments (N°129 été 2008) « Maubreuil au combat »
Ludovic Maubreuil s'est manifesté à nous voici une dizaine d'années, en adressant
à Éléments un article sur les frères Coen. D'emblée s'imposait à nos yeux un penseur
de l'art cinématographique, et même le premier penseur digne de ce nom depuis les
écrits théoriques de Michel Mourlet, c'est-à-dire depuis les années 1950 et la parution
des articles fondamentaux de Mourlet réunis dans Sur un art ignoré (La Table Ronde,
Paris 1965), puis dans La mise en scène comme langage (Henri Veyrier, Paris 1987).
Il y avait bien eu, entre-temps, quelques auteurs certes estimables, mais tout à
fait surestimés car se bornant généralement, éventuellement avec astuce et talent,
à appliquer au cinématographe des grilles de lecture toutes faites, empruntées aux
sciences humaines et politiques alors à l'honneur. Ce qui en ressortait n'était du
reste pas forcément absurde, ni inutile. Les gloses de Serge Daney en fournissent
un bon exemple. En revanche, avec ce premier article de Ludovic Maubreuil, nous avons
tout de suite compris que nous avions affaire à quelqu'un qui ne pensait pas seulement
le cinéma en tant que tel, intrinsèquement, mais comme média, au sens originel, latin,
du terme. Penser le cinéma, pour Ludovic Maubreuil, c'est en effet nécessairement
penser le monde, et c'est penser l'homme à la fois dans son être et dans son devenir.
Penser le cinéma aujourd'hui, c'est le reconnaître comme moyen de libération ou d'asservissement.
Car le cinéma, c'est vraiment la liberté ou la mort!
Ainsi a commencé la collaboration de Ludovic Maubreuil Éléments et a été inaugurée
une chronique qui, numéro après numéro, n'a cessé de s'enrichir et de s'approfondir.
Il lui restait cependant, ainsi que le fit Michel Mourlet en son temps, à en produire
la synthèse, ce qui est chose faite aujourd'hui avec la parution de Le cinéma ne
se rend pas.
Le rapprochement que nous avons spontanément fait entre Mourlet et Maubreuil a néanmoins
quelque chose de problématique. Michel Mourlet, envisageant le cinéma d'un point
de vue esthétique et ontologique, prônait l'« absorption de la conscience par le
spectacle», autrement dit «la fascination : impossibilité de s'arracher aux images,
mouvement imperceptible vers l'écran de tout l'être tendu, abolition de soi dans
les merveilles d'un univers ou mourir même se situe à l'extrême du désir». Maubreuil,
à l'inverse, dénonce la fascination - ou la «sidération» -comme moyen d'aliénation
du spectateur et, prenant acte du chaos du monde, affirme que c'est dans ce chaos
«qu'il s'agit à présent de se penser, afin que le "moi" du spectateur naïf, plus
que jamais soumis à l'instrumentation sociale, laisse la place à la conscience opérative
qui recrée, en la recevant, l'œuvre dans laquelle elle se réfléchit». Que s'est-il
passé entre Sur un art ignoré et Le cinéma ne se rend pas? L'écroulement de la civilisation
européenne, dont le cinématographe aura peut-être été l'expression la plus spécifique
à son apogée, et l'avènement du totalitarisme occidental, dont le cinématographe
serait devenu l'instrument et l'icône. S'il y avait toutefois eu, à cet égard, un
précurseur de la pensée de Maubreuil, ce serait probablement le cinéaste et philosophe
allemand Hans Jùrgen Syberberg (Le film musique de l'avenir, Cinémathèque française,
Paris 1975; «L'art qui sauve de la misère allemande», in Allemagne en esquisse, Change,
Paris 1978).
Qu'il parle des films de Peter Watkins, des frères Dardenne ou de Bruno Dumont, Ludovic
Maubreuil plaide avec passion pour un cinéma de libération, pour un cinéma polymorphe
qui anime au lieu d'anesthésier, qui éveille en l'homme sa singularité, ses pouvoirs
et ses liens, qui rende au spectateur son autonomie et sa capacité critique. Tout
cela est merveilleusement développé dans Le cinéma ne se rend pas, et dans une langue
qui, comme l'a écrit Frédéric Saenen, a «toutes les qualités que prête la conviction
: fermeté et souplesse, élégance et force» (parutions.com, 28 mars 2008). Le lecteur
aura tout avantage, après le livre, à consulter au quotidien le blog «cinématique»
de Maubreuil. Il en est peu qui, dans le chaos évoqué plus haut, brillent d'une lumière
aussi intelligente.
Ludovic Maubreuil Le cinéma ne se rend pas
Rébellion (N°31 juillet/août 2008)
Les lecteurs d’ connaissent bien Ludovic Maubreuil, par ses analyses pertinentes
des productions du septième art. Ils auront plaisir d’en retrouver un certain nombre
et d’en découvrir d’autres, issues d’autres sources, dans cet ouvrage qualifié d’essai
et dans lequel l’auteur les a choisies et classées en fonction de sa critique de
la modernité et de son dépassement toujours entrevu au sein de la véritable œuvre
d’art. Dans l’introduction est expliquée le paradoxe du cinéma : « Encore faut-il
s’entendre sur la nature de cet art, qui en apparence demeure la plus sûre courroie
de transmission des travers de la modernité. L’objectif du présent ouvrage est de
tenter de mettre en évidence les contre-feux que l’entreprise cinématographique sécrète
en son sein ». L’auteur témoigne des efforts d’une pensée critique coulée dans une
langue hautement conceptualisée, en un domaine où il n’en faut guère, à plus d’un,
pour s’en laisser accroire.