Poète… vos papiers ! Léo Ferré intitulait-il son recueil de poèmes, paru en 1956
à La Table Ronde. Voilà une injonction qui ne m'effraie nullement : des papiers,
j'en ai, en bonne et due forme, parfaitement en règle, et qui me permettent d'aller
et venir, et d'entrer librement n'importe où, ce dont je ne me prive pas. Mais attention,
ce sont des papiers de poète, et qui, partant, ne m'autorisent qu'à l'exercice poétique.
Par eux, je suis tenu à respecter et à faire valoir ce que la poésie exige en tant
que telle : si, sur le talus, je contemple une plante et en cherche le nom, elle
sera la plante en soi, exclues ses propriétés médicinales, c'est-à-dire utilitaires.
Si je traverse une usine, une fabrique, une mine, une gare désaffectée, ses installations,
ateliers, machines, ayant perdu leur nécessité pratique, le caractère de leur usage,
vont s'ériger sous mon regard dans leur pleine souveraineté, leur beauté jamais vue,
leur mystérieuse liberté. N'étant ni philosophe, ni sociologue, ni historien, ni
économiste, mon entrée en politique se fera sous le signe de l'intuition, de l'émotion,
de l'idéal, de l'absolu, du subjectifpreuvesà l'appui, ce qui entraîne automatiquement
le recours au discours polémique, à l'agression pamphlétaire, car si le poète est
destiné d'abord à la louange, il l'est aussi,ipso facto, au mépris, à la colère,
à la détestation, les deux faces de la même médaille. Chaque poète véritable possède
son aptitude à l'éloge et son art de l'invective, et chez lui tout est grâce. Adolescent,
la politique s'est imposée à moi par la lecture des Misérables édition Nelson. Peu
après, en 1952, l'anthologie d'Aragon, et surtout sa magnifique préface,Avez-vous
lu Victor Hugo ?, aux Éditeurs Français Réunis, a fixé à jamais mon sentiment national.
Et cette même année, la mort prématurée de Paul Éluard et ses obsèques à la soviétique,
avec son grand portrait tout de gravité et de tendresse, et, décisive, ma découverte
des poèmes deLivre ouvert, chez Gallimard. L'engagement du poète, lorsqu'il est porté
par un lyrisme de forte écriture, m'apparaît comme un sacré auquel il ne faut pas
toucher. Reprocher à Éluard, à Aragon leur culte de Staline, à Claudel sa défense
des nationalistes espagnols, lorsque ces prises de position donnent naissance à d'admirables
textes, admirables parce que soudain alors détachés de leur contexte, de leur étroite
référence historique, me semble le comble de l'ineptie, le triomphe de la stupidité,
la marque maudite des flagrantes injustices. Là, on peut dire que le poète a été
digne de sa vocation, qu'il n'a pas usurpé la teneur de sa carte d'identité.
J. S.
Chroniques